Amanieux Laureline

1. Recueil de poèmes publiés au Club des poètes

A Verlaine
« Le couchant dardait ses rayons suprêmes… »

Jean-JacquesHenner

Assise les jambes en tailleur
Sur une dalle blanche et fraîche,
Auprès d’une fontaine en pleurs,
Je soufflais sur de vagues mèches.
La nuit où gémit mon chagrin,
M’enserre dans son noir écrin,
Quand une hirondelle en mon cœur
Se gorgeant de votre douceur
S’est élancé jusque vers vous,
Près d’une fontaine en pleurs où
Blottie dans la nuit je songeais,
Ma plume couchant mon chagrin,
Sur une dalle comme un lin,
Assise les jambes croisées,
Ma main caressant une eau fraîche.
Je soufflais sur de vagues mèches.

 

Bleue ton absence

Bleue ton absence
Et ton silence
Rayon de nuit
Bleui de pluie
Bleu comme neige
Te reverrai-je
Bleu délavé
Terre oppressée
Bleu comme cendres
A pierre fendre
Bleu comme neige
Te reverrai-je
Bleu comme un lys
Mes doigts qui glissent
Odeur du vin
Du bleu chagrin
Bleu comme neige
Te reverrai-je
Bleu précipice
Tes yeux s’immiscent
Statue de sel
Dans mon sommeil
Bleu comme neige
Te reverrai-je
Bleu de colère
Lettres de chair
Bleues mes pensées
Les soirs d’été
Bleu comme neige
Te reverrai-je
Rires amoureux
Couvert de bleus
Ton bleu m’est roi
N’entends-tu pas
Bleu comme neige
Te reverrai-je

 

Evanescence
J’ai des pleurs paisibles

Je m’évapore au vent vers
L’évanescence
Evadée d’un ventre de verre
Sa vague essence
Sous le vin velours des années
Eve naissante
Enveloppe d’un nouveau-né
Evanescente
Je m’envole comme un voile
Rêve de menthe
tressée dans les fils de toile
Evanescente
L’envers d’une vie déserte
Veine des sens
La venue d’une vague verte
Vienne la sente
Voie de son avènement
L’évanescence
Ouvre les volets du temps

J’ai des pleurs paisibles pour toi
J’ai des pâleurs terribles pour toi
J’ai des tremblements
à bout de souffle
Des échos sans voix
Des lueurs au bord d’un gouffre
Et toi
J’ai des pluies à marcher près de toi
Une lune rousse sur le chemin
Je suis la houle au fond d’un puits
A l’ombre de ton absence
J’ai les mains nouées de cris
Et toi
Mais suis fascinée par ton courage
Ma façonnée aux cents nuages
Mon illusion à peine née
Tu dispenses la grâce
O rémission O soumission
A toi

 
Je déboutonne ta peau

 

VanHove11

Je déboutonne ta peau
Pour couvrir mes épaules
Pour toucher la chair chaude
Paille d’un toit de chaume
Dont mes doigts en silence
Sillonnent les fentes
Et ma bouche t’ébranle
Goutte de pluie d’ange
Je soulève sans crainte
Ton corps de cylindre
Quand tes reins se scindent
Dans mes caves d’airain
Je dévoile tes arcades
D’une blancheur ovale
J’entrevois mon visage
Sous tes cales de soie
J’ouvre ta chair de lait
Qui s’écoule sous mes ailes
Et des sangles m’enserrent
Au lacet de tes veines
Puis je boutonne ta peau
Sur mes lambeaux d’épaules
Choyée de chair chaude
En toi je suis sauve

 

Je m’arrondis

Alain-Bonnefoit-Jany

Ronde lumière enlace ma chair
Ronde chaleur charme le chant des heures
Ronde la terre cachée dans un coeur
Roulant sous ses gestes sa grande sphère
Mouvance sous mes mains une onde claire
Mouvance bassin où glisse ton corps
Mouvance battement de soupirs d’or
Quand s’étendent les fleurs bleues
sous la serre
Mon ventre comme une danse d’Orient
Mon ventre balance aux étranges signes
Colline grimpant des rangées de vignes
S’arrondit sous le méridien du temps
Moi, encerclant l’enfance en souvenir
Moi, courbe étonnée sous ta destinée
Moi, étourdie de sourires et de paix
Je m’arrondis pour naître de ton rire

 

Je mourrais

Je mourrais sans ton coeur d’amant
Tes paupières perlées de sel
Tes sourires à fendre le ciel
Et sans la saveur de ton sang.
Je mourrais sans ton regard d’or
Si tu ne me touchais du doigt
Dans le vertige de leurs voix
Si je devais te perdre. Alors
Sans ton épaule sur mon front
Sans la force d’un abandon
Je ne serais qu’un corps las.
Je ne veux que les étincelles
De ton regard, mon doux soleil
Je ne veux qu’un souffle, toi.

 

Je ne demande rien

Justin GrantJe ne demande rien, rien qu’un peu de vous, je veux être nue sous le jet d’encre des yeux afin de figer d’un trait notre amour fuyant. Je veux être l’onde qui brille sur la toile, qui dévoile l’éclat et fait deviner l’ombre. Ma main, lourde de joies et de caresses tues, rêve à ta présence dans l’ivresse ingénue. Je ne demande rien, rien qu’un peu de vous : une couleur suffit juste à vous évoquer, un peu du vert nacré de votre lent regard… Je veux nouer ma chair au baiser enivrant ! Et quand le jour descend, te laissant reposer, je traverse les brumes d’un sommeil sans fin pour venir à l’aurore caresser ta main.

Je regarde tes yeux

Je regarde tes yeux aux paupières closes,
Et caresse du doigt la vie qu’ils réfugient.
Je regarde ta nuque qui s’évanouit
Dans tes rêves feutrés où fleurissent des roses.

Je regarde tes cheveux qui doucement tressent
Une mer vacillante où baigne le murmure
De mon amour, et tes mains refermées et dures,
Sur mon cœur bataillé de silences et d’ivresses.

Je regarde ton corps couché dans l’infini,
Écrasant les heures d’un silence sans âge,
D’un sourire entrelacé à tes lèvres sages.

Je regarde ton corps perdu dans la nuit,
Ta bouche dessiner le seuil de mes espoirs,
Je regarde tes yeux s’ouvrir sous mon regard.

La ballade d’Eve

Texte Laureline AmanieuxQu’on me donne un homme à créer, un homme sans mirage ailé, un homme chasseur de chimères, un homme chasseur d’éphémère, un homme éperdu et sauvage, un homme de rêves et d’orage aux déchirures dénudées. Qu’on me donne un homme à aimer, qu’on me donne un homme à charmer, un homme aiguisant mes forêts aux doigts de fourche dans mes terres, forçat pour fracasser les pierres, qui rit et pleure mes détresses, palpe les cœurs comme on caresse, sans adultère et sans péché. Qu’on me donne un homme à aimer, qu’on me donne un homme à manger, un homme de fer blanc forgé dont les cent bras puissants de lierre grimperaient sur mes murs de chair. Je serais l’Eve envahissante, la sève aux branches frémissantes dans ses silences crevassés. Qu’on me donne un homme à aimer. A toi qui viens dans mes déserts poser ton front blond de lumière, laisse-moi naître en tes baisers. Qu’on me donne un homme à aimer.

Les bijoux
Texte Laureline Amanieux

Ton bracelet tombait
à ton poignet posé
Sur la couche où brûlait
un rêve qui s’épanche ;
Et mes baisers couraient
de tes mains à tes hanches
Et ton bracelet d’or
sous mon regard brillait.
Un diamant se pâmait
sur la peau toute nue.
Je voyais ton collier
glisser autour du cou ;
Et rien ne t’habillait,
juste ces deux bijoux,
Et juste mon amour
sur ton corps ingénu.

 

Lettre ouverte à mon fils

Grandis pour ne jamais me perdre, grandis pour ne jamais te perdre : je n’aimerais pas te dire autre chose, mon fils. L’amour est ton chemin des Dames. Tu peux avancer sans crainte du vide. L’amour est ton chagrin, ton drame.

Renverse l’échiquier. Je ne te veux pas chevalier : sois le fou qui traverse la vie en diagonale. Remplis les cadres tracés par tes rêves. Jette les mauvais pions hors de ta course. Les adversaires périssent par l’Esprit. Ne les méprise jamais.

Jette tes pièces hors de ta bourse. Ne t’arrête pas aux croisées des fenêtres, enjambe-les. Les tours ne renferment que le néant. Ne creuse pas de tranchées inutiles. Lâche ton courage dans le nœud des tempêtes. Les tours ne protègent pas du Temps.

Le temps est une prière. Engrange-le. N’aie pas honte de tes impuretés : elles sont tes sabots d’humanité. Sois l’étranger qu’on veut partout accueillir. Dors sur la paille pour un feu de joie. Le temps effacera ta mère.

Mais, surtout, mon fils, surtout, je t’en prie, n’écoute rien de ce que j’ai dit.

 

Mains d’amant

ZinaidaSerebriakova12

Il pèle comme un fruit ma gorge d’or trop mûre, qui s’échappe en murmure sur l’écorce du lit. Il me parle de vies où l’aube s’aventure dans des eaux tendres et pures, cerclée par ses envies. Il me perce de cris, défait ma chevelure dont les rêves fissurent les étoiles endormies. Puis je suis emportée sur sa nuque cheval comme ancienne vestale dans les temples secrets où il plante à minuit son corps fin comme un glaive, ses paroles de glaise dont je nais à demi.

Mon coeur

Mon coeur naissant est le fruit craquelé
Dont la fente sucrée s’ouvre à tes lèvres
Je sens frémir la chair sous leur baiser
Je suis peau fuyante sous ta fièvre

Tes caresses me confondent à l’aurore
Aux éclats de lumière d’une serre
Alanguie. Mes soupirs blessés s’évaporent
J’émerge de toi comme une onde légère

Qui va, vire et vole loin de la tourmente
Tu me permets mes rêves, mes rires et mes roses
Sous ton regard, ma vie qui se métamorphose
S’écoule sans cesse comme une eau brûlante

 

Que fais-tu de mon coeur ?

Katerina Lomonosov01Je t’aime comme une rivière de soleils. Tu m’as faite en reflets d’arc-en-ciel. Sertie dans tes pensées, je prends confiance, j’aborde alors la vie comme on soulève un voile. Je t’aime plus que mes volières d’étoiles, plus que la fièvre et l’orage de l’enfance, plus que la raison et que l’hérésie. Je t’aime et j’ai peur des mots dits puisque tu m’as couverte de tes bras, puisque tu m’as volé mon âme et mes prairies et mes vergers. Tu m’épines comme un rosier et tu me fais mal comme un vin amer. Tes doux murmures d’or se fondent en fer. Tu me déchires et m’enchevêtres, tu me brisures tout mon être, tu froisses mes ailes de soie tissées d’ardeur et puis d’effroi. Je te rends tes baisers comme des salves et ta voix m’ensevelit dans ses sables. J’ai si peur de ton pouvoir sur mes pleurs, mon paradis tremble. Que fais-tu de mon coeur ?
 

Rondeau endommagé

Au lieu-dit d’éternité
Je construis ta demeure
Un étrange ange-voilier
M’enlève comme un voleur

La malevie, la malheure
Meurent dans la mer en pleurs
Au lieu-dit d’éternité

Dans mes songes inachevés
Je jette tes mains en fleurs
Pour les garder sur mon cœur
Et grandir dans tes étés

Au lieu-dit d’éternité
Je construis ta demeure

 

Soeur de lai

MaurizioMoro08Je suis heureuse puisque tu m’aimes. Je suis heureuse puisque tu sèmes des mots de joie donnant la vie, des mots de soie, caresse amie. Ma sœur de lait, mon orpheline, ma sœur de lai tendre et féline, prends dans mon âme à pleines mains, prends dans mes drames et mes jardins. Viens reposer sous mon printemps, viens déposer tes pleurs d’enfant, laisse-moi rire dans ton regard, laisse-moi lire dans tes hasards. Je resterais une ombre à peine, je garderais tes ombres et peines, ma sœur de sang. Le temps s’écoule, ma sœur de vent, mon cœur se coule. Je n’ai que l’air d’une romance, je n’ai que faire dans le silence mais suis heureuse de mes poèmes, mais suis heureuse puisque je t’aime.

Ton coeur

Ton coeur croisé du mien
En amont de mes rêves
Mon amour qui s’élève
Mon amour sans amarres
Féerie de regards
Mon amour imagé
Aux couleurs emmêlées
Quand les larmes sommeillent
Et fugace et pareil
Au murmure qui s’éteint
Ton coeur croisé du mien…

 

Tous mes désirs de femme

Je mets tous mes désirs de femme sous tes paupières diurnes. Je mets tous mes désirs de femme dans tes pièges aux nuits sans lune. Mon coeur vibre sous tes yeux libres, mon enfant de pierres émaillées. Mon coeur vibre sous tes yeux libres sans se lasser de ta beauté. Tes lèvres ont vidé ma raison de leurs fièvres électriques, tes lèvres ont vidé ma raison de leurs sourires hypnotiques. Je mets tous mes désirs de femme sous tes paupières de sable. Je mets tous mes désirs de femme dans tes pièges et tes fables.

Tu pleures mes yeux

VanHove27

Tu pleures mes yeux. Je pars en rêve d’airain. Je n’ai plus de sommeil. Plus d’or dans ma nacelle. Tout est violence, verre de brume, vapeurs-lune de larmes et mon coeur sans maîtrise se fleur et se folie. Ma confidente étoilée dont je crains l’absence, je t’appelle comme on se brise, je fuis. Les mots m’agonisent, la douleur m’éventre, chaos incessant vain. J’invente des images et je rage l’errance. Je veux désagréger ce coeur carnivore, casser ce crâne insensé. Mon arborescence, tu m’effleures en silence, tu me divises en étincelles et me laisses comme une éclipse, ô la tendre messe, ô la tendre ellipse.

 

Un soleil s’est penché

Zinaida Serebriakova

Un soleil s’est penché au bord de ma fenêtre, reflète sans cesse les contours de mon être, glisse ses lettres d’ambre en mon antre entrouverte. Je me perpétue nue sous tes caresses offerte. J’ai peur de me briser au détour d’un baiser. Tu accroches des fleurs de lumière à mon âme. Comme un fleuve empourpré, mon coeur vient se verser sur cette feuille traversée d’iris et de flammes.

 

Un souffleur de rêves
Veillée
J’ai connu un souffleur de rêves.
Ses airs de troubadour
Faisaient chanter le verre
En de vibrants contours
Et il mêlait du sable aux rires,
Des débris de soupirs,
Fondait des verres azurs
En un vague murmure.
Il donnait des tours transparents,
Des formes longues et rondes,
Ou un éclat luisant
Comme une étoile blonde.
J’ai connu un souffleur d’amour
Dont les doux rêves d’ambre
Jetaient un nouveau jour
Sur les murs de ma chambre.
Je suis la gardienne aux yeux grands ouverts
Sur le jour naissant sous tes paupières
Sur le monde étonné de ta présence
Derrière les portes du silence
Je suis la gardienne d’heures fécondes
De ton profond sommeil aux mèches blondes
De tes vives urgences à assouvir
De longues larmes explosée de désirs
Je veille ton souffle à m’évanouir
En tourelle dressée sur tes soupirs
En statue armée contre tes dangers
De marbre figée sur nuits agitées
Et mon ventre encore ouvert sur ta vie
Comme un temple sacré sur l’infini
Déverse la tendresse d’une mère
La gardienne de tes yeux entrouverts.

2. Recueil de textes publiés au Club des poètes

J’errais comme une plume…

PlumeJ’errais comme une plume au-dessus de la mer engourdie quand soudain je suis tombée dans les fosses de la nuit. Elles s’étaient ouvertes comme une crevasse dans le tremblement de mes draps. Je suis descendue par la porte de mon lit et ce gouffre ressemblait à un tunnel dont il suffisait d’emprunter l’ascenseur. Celui-ci offrait une cage ouverte sur le vide : je la voyais glisser à travers des catacombes remplies d’ossements où divaguait une lumière bleue, argentée, comme les fards languissants du crépuscule. Quand il s’arrêta, je pénétrai dans le monde d’en-bas. Des êtres difformes dansaient sous un soleil ardent, dans une ville où le jour ne s’éloigne jamais, où le temps s’est éteint. Il n’est qu’une même et fuligineuse fête où l’on danse, rit, mange et aime sans jamais s’arrêter, car celui qui oserait s’arrêter déclencherait l’anéantissement de la ville. Il ne faut surtout pas dérégler le mécanisme, il est surpuissant : un rouage ou un visage de défait, un seul pleur perturbateur, une simple fraction d’usure dans la moindre faction et ce sera la destruction.Mais moi, comme vous tous, je subis ce balancement absurde, cette claque écrasante de la Vie et la Mort, de la germination au génocide, ce hoquet perpétuel de vie anéantie ou naissante. Nulle continuité que dans la force de ravage, le ressassement périodique d’horreur. Alors j’ai bu à leur ivresse, j’ai arraché leur manteau de cire, interrompu les musiques barbarescentes. Alors la nuit se mit à tomber et une immense vague de sang nous envahit, comme un sable mouvant, jusqu’à l’étouffement, la pétrification dans une vasque opaque, chaude et visqueuse, où l’on heurte des corps à moitié digérés. Jusqu’au recommencement.

Le bruit d’une machine à laver…

Machine à laverLe bruit d’une machine à laver m’a toujours fascinée avec un inexprimable enchantement. Il contient en lui-même toutes les virtualités de mon existence. Longues pluies sur la tôle, roulis des torrents sur la roche, ressac de la mer, c’est une chevauchée sans âge à travers des murmures de souvenirs et des rêves d’infinie harmonie. Dans ces replis d’eau tournoyante se glisse le doux frisson du crépuscule, l’entre-deux mondes, l’entre-deux souffles.Et le tambour tourne et tourne encore. Caprices parfumés des poupons de l’enfance qui délivrent une aura de sérénité, une certitude de maternité. La vague chaude du bain où planent les nuages, le crissement des sous-bois. C’est l’éveil de l’odeur du linge frais dont on se couvre comme d’une caresse pure, d’une peau de pétales parsemée. Et le tambour des soldats traîne ses corps. Choc des roues du train sur les rails, aussi régulier qu’un métronome, aussi fatidique. Ou couteau électrique qui tranche la branche. Le même chant rocailleux des prières. Ronronnement et je m’enroule dans les airs.Et le tambour tourne et tourne encore. C’est l’abandon au sommeil, le retour aux limbes du ventre voluptueux, sans menace du précipice. Enfin ! Je suis tourbillon de vapeur chaude, évanescence invincible… Et revient le silence givré de la Vie.

Un beau jour, un croque-mort…

Croque-mort-Lucky-LukeUn beau jour, un croque-mort se prit un croche-pied : il tomba à terre et dans la bousculade l’un devint croque-pied et l’autre croche-mort. Croque-pied était ravi de ses nouvelles attributions et il se mit à dévorer tous les pieds de son quartier puis de la ville entière. Tout le monde commença à marcher à cloche-pied de manière bancale mais il s’attaqua très vite aux pieds de tables, pieds de cochon, pieds de nez, pieds plats, piédestal et j’en passe. Bientôt il n’y eut plus pied qui vive. Cela ne perturba pas trop la population, déjà tombée sur la tête depuis longtemps, et elle prit l’habitude de marcher à l’envers sur les mains.Il fallut néanmoins une réorganisation complète des technologies et de la société ; mais, somme toute, on pouvait se passer de cette étrange part de notre individu que l’on s’était ingénié à cacher. L’industrie de la chaussure se transforma en chausse-mains ; le langage dut aussi être remanié et comme croque-pied avait mis tous les croche-pieds au chômage, ils durent se reconvertir, crise oblige, en croche-main. Bref, on mit tous la main à la pâte. Cependant, il y eut quelques victimes de l’appétit sauvage de croche-pied : elles moururent par mégarde en manquant une marche ou en glissant sur le trottoir. Hélas ! Croche-mort ne pouvait plus les mettre en tombe, mais en timbre, créant des symphonies funèbres, remplies de croches, noires bien sûr. C’est alors que le pire arriva : car croque-pied rencontra un beau jour croc-en-jambe…

J’ai perdu mon souffle…

EssouffleJ’ai perdu mon souffle entre deux livres, ou par mégarde sous un regard, dans un sourire trop brûlant, ou bien, dans le désordre de mon esprit, l’ai-je enfoui sous un monceau de remords, ou dans un sac de larmes ? J’ai perdu mon souffle. Sans doute entre deux baisers étourdissants ai-je oublié de le reprendre, au bout d’une course vaine, ou au bord de l’angoisse ? Je suis allée voir le docteur ; mais pas de chance ! Je n’avais même pas de souffle-au-cœur ! Plus de souffle créateur, plus qu’un rien de créature : on m’a soufflé mes idées, ma force, ma fièvre comme des bougies. Sans souffle, on n’expire… (enfin pas tout à fait !). Mon docteur m’a conseillé d’aller au grand air, reprendre des couleurs : sans souffle, je manquais d’air et cela me rendait pâle et insipide. J’ai choisi de me rendre sur une falaise au-dessus de la mer pour absorber le souffle du vent. Je me disais, il en a tellement, il m’en donnera bien un peu. Mais il était bien trop grand : j’avais oublié qu’il en existait plusieurs tailles, des courts, des longs. Moi, j’ai le souffle court, un tout petit souffle, on n’en arrive jamais au bout, une sorte de feu de Bingale ou de lampion phosphorescent pour les rues du 14 Juillet… Je vous en prie, si vous en apercevez un qui correspond à cette description, même coupé, même en morceaux, je le reprendrai et s’il vint à passer près de votre oreille… soufflez-le moi !

Toute à ma méditation

Toute à ma méditation sur les origines et les fondements de la souffrance parmi les hommes, je me suis aperçue que toute la tragédie de la condition humaine n’était qu’une histoire de pommes ! L’humanité est pour ainsi dire tombée dans les pommes quand elle était petite et tous ses pauvres maux sont nés de ce fruit aussi rond que la terre et la tête de nos congénères, et qui, s’il faut en croire notre histoire, devait être déjà sérieusement pourri et rongé par un vers satanique. Tout tient peut-être même dans ce vers ou simplement dans le verbe. Mais je m’éloigne. Donc une pomme fut tendue à Adam et à Pâris, l’une dans le verger du paradis terrestre, l’autre cueillie au non moins célèbre jardin des Hespérides. Toutes deux symbolisaient une forme de connaissance, l’une révélait les secrets de l’univers, l’autre devait être donnée à la déesse la plus belle. C’est ainsi qu’Adam croqua la pomme et se retrouva nu comme un vers. Pâris donna la pomme d’or à Aphrodite, tout ça pour la jolie pomme d’Hélène et la grande guerre de Troie fut alors portée aux nues par les vers de générations de poètes dans les lagunes de leurs songes. En tous cas, cette pomme leur est restée au travers de la gorge puisque tout homme porte aujourd’hui une pomme d’Adam et que Pâris eut la sienne tranchée. Ainsi nous descendons tous d’une pomme et c’est sans doute pour cela que notre génération est celle des « paumés ». Et tout ça pour des prunes !

Tous les châteaux devraient être en cartes…

ChateaucartesTous les châteaux devraient être en cartes. On y ferait vivre les puces qui quitteraient enfin nos oreilles et nous feraient découvrir nos vérités uniquement dans les cartes. Il suffirait d’en tirer une ou deux de l’édifice pour y lire notre avenir et les chemins de la destinée. Et puis, les châteaux de cartes à puces, c’est très utile pour payer ses factures ou passer un coup de téléphone, et très moderne. On inventerait en quelque sorte des châteaux intelligents, car on sait bien depuis longtemps qu’ils ne sont plus ni forts, ni riches puisque la plupart sont en ruine. Une précaution à prendre, cependant, ne surtout pas les bâtir en Espagne, connue pour ses sols éphémères où les rêves s’effondrent, ni en France où les châteaux, étrangement, se boivent et appartiennent à des inconnus que l’on appelle pourtant par leurs prénoms comme ce Thierry ou cette Margot. Non, le mieux, c’est de construire ces châteaux de cartes en Italie. Grâce à eux, on est assuré de retrouver sa route : tous les chemins ne mènent-il pas à Rome ? Bien sûr, on y rencontrerait aussi un roi, une reine, leurs valets et sujets dans leurs robes chamarrées sous un ciel blanc éclatant. Mais ils passeraient leur temps à jouer et non plus à songer à de vaines conquêtes. Le seul inconvénient serait leur fragilité. Un seul coup de vent et les voilà qui s’écroulent. Mais, au fond, avec un peu de patience, on n’aurait besoin pour les refaire que de se plier… en cartes.

Je savais exactement à quel moment…

Je savais exactement à quel moment elle m’oubliait car ses yeux étaient deux papillons aux ailes vertes et or que le vent berçait doucement et ils s’envolaient chaque fois que ses pensées fuyaient loin de moi.

Elle s’asseyait toujours alors sur un rocher de brume au-dessus de la mer et je ne pouvais plus voir que ce corps inerte qui se fondait aux nuages avec ses deux yeux sombres où s’engouffrait dès lors le vent. Et puis les papillons revenaient, et puis elle me souriait. J’oubliais mon effroi, de nouveau je croyais qu’elle m’aimerait toujours.

Le temps est venu où l’horizon me l’a dérobée dans ses flancs d’ambre et d’ivoire. Et depuis, je l’attends.

 
Avant toi…

Avant toi, qui marches dans mes profondeurs, et les moules sur ton visage, Avant toi, qui couves sous le plâtre et le marbre comme un feu de forge, Avant toi qui sculptes le ciel dans le basalte, renverses la terre pour y nouer ton nid d’eau et de sel, Je tournais à vide, avide de poussières, de la dissolution de toutes mes particules, évidée de vie, sans oxygène. J’aspirais le vide comme la terre promise. Je riais à vide, je courais à vide. De ma pompe à mémoire, je pulvérisais l’histoire.

De toi, mon artisan des mers, orageux et éphémère, qui fais vibrer les vagues sous ton souffle, De toi, mon dangereux vorace qui vrilles ma force, distends mon corps de tes coups d’arbalète, De toi, mon guerrier-né qui croises le fer avec mes veines, mon voleur de verbe et d’étincelles, Je suis pleine, de la tête au cœur, plaine et forêts vierges.

J’ai avalé la lune, pleine gorgée d’air, et liquéfié ma chair. Je suis un méridien horaire qui divise les temps, arquée comme les saisons, à pleine puissance, pleine d’un homme, pleine d’un autre. Et maintenant, j’ai si peur maintenant, que tu me laisses… le ventre vide.

 
Je suis aveugle

AveugleJe suis aveugle. On m’a rentré dans les viscères une poudre blanche. On m’a cousu les paupières avec du fil de fer. On m’a ôté les muscles du visage. Chaque fois que je veux ouvrir les yeux, ils se heurtent à la lumière et ma tête tourne dans tous les sens, lourde girouette désorientée, mais je n’accroche que des formes informelles. Je me concentre mais je titube, je tombe. C’est atroce, cette lumière blanche, épuisante qui hante mon regard. Je sens qu’on me relève mais je ne peux leur dire. Je suis échouée, exilée de leur terre. Qu’on me fende la chair, je voudrais voir du rouge. Mais toute la terre est blanche. Je tends les mains vers de l’infini flottant comme des éclats de feu. Je serai toujours aveugle.

Le nulle part…

NullePartRitaFischerJe fais ce paysage mouvance et désordre, démartèlement de matière, entortille-ment de ciment et le goudron se désintègre. Les coulées sifflantes des trains explosent en rayons de soleil et les voitures serpentines se fondent dans les lignes blanches et rigoureuses de la route. Je ne veux pas de paysage ; je veux un néant aussi profond que le lent engourdissement du sommeil ; je veux un néant aussi vaste que les étendues d’un rêve et que le monde soit surtout d’une platitude désarmante sans aucun relief pour arrêter l’entrevue des regards. Le vide n’est pas effrayant, c’est le plein qui l’est : ce sont les courbes dangereuses des lèvres, les ruissellements suspects de l’eau claire sur la roche. C’est le béton et ses faux airs de pierre, c’est la décadence des fleurs et des hautes herbes dans un pré abandonné, c’est l’enfer et ses chaudrons bien ordonnés entre les fleuves de flammes et les chapes de plomb, ce sont les nuages hypocrites et leurs insaisissables espérances. Le vide est pur, le vide est transparent, sans surprise, le vide est envol, suspension de désir et d’agir, le vide est une caresse toujours identique sur la joue dénuée de larmes, le vide est sans miroirs, surtout, sans miroirs et ses reflets éreintants. Il n’est plus de visage, même plus rien à regarder que l’ivresse rassurante du trop tard, trop loin, bien au-delà des regrets et de la ceinture de la volonté : le vide est folie libératrice, hors des cercles arides de la mémoire. Le pire, c’est le plein et ses brûlures d’essences, ses plaintes et cris, ses verres à moitié bus, ces cerveaux mal rebouchés, têtes trop bien faites, ce bruit, tout ce bruit ! Dans le néant on s’appartient, on se délasse, on flotte dans l’inextinguible rien de son être, dans le non-moi, le non-vrai, le seul chemin qui ne se prend pas, parce qu’il est sans voie, sans quête. Et le « nulle part » est l’ultime vérité de l’existence.

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