Citti Christiane

Instant figé

L’enfant chantonne dans le jardin. Sur les terrasses, les femmes rient : un peu partout dans la ville, on lave des tapis à grande eau. Odeur des laines mouillées que les pieds foulent, pantalons flottants, la robe remontée, un coin glissé dans la ceinture, l’eau savonneuse se teinte d’un rouge sanglant.

Spectacle. Couleurs orientales. Rythme des chants et des tambours, bras monotones qui remontent vers le ciel et redescendent. Elles battent les tapis avec leurs pieds, accrochent leurs orteils aux brins qui s’effilochent.

Dans le jardin l’enfant joue, soldats de plastiques perdus dans le gazon. Le gardien sommeille devant la porte. Les chats se poursuivent dans les haies d’hibiscus.

Danse des fontaines où l’eau ruisselle. En des patios secrets on fait la sieste. Dans des villes de sable, des femmes enveloppées de voiles noirs glissent le long des murs, une urne remplie sur la tête. Sur des frontières incertaines, des soldats veillent et guettent au loin l’horizon frémissant.

Il fait chaud. L’enfant ne joue plus. Il dort, la joue sur le bord de la vasque où l’eau inlassablement rejaillit. Les chats silencieux ont pris des poses de statue.

La mort du père
chardon

Je n’en finis pas avec ta mort, elle se creuse en moi chaque jour un peu plus. Chaque jour je comprends que tu n’existes plus, ni tes mains, ni tes yeux, ni ton visage. Je ne te reverrai plus. La mort. Fallait-il que tu meures pour que je la découvre aussi inexorable ?

La mort avant ta mort je n’y croyais pas. Les choses disparues reviennent, disais-je, Orphée ramènera Eurydice. Et nous revivrons l’âge d’or. Ces peuples heureux existèrent-ils qui sentaient vivre en eux leurs ancêtres ? Fille de mémoire, je me croyais comme eux.

J’ai toujours cru que dans les fils survivaient les pères, je croyais pouvoir reconnaître en moi, après ta mort, le flux secret de ton sang. Mais ton absence est complète. Le poids du passé, qu’est-ce donc ? Et l’héritage de l’histoire ?

C’était toi qui gardais en sûreté mon enfance et la terre de mon enfance et l’histoire dans laquelle je suis née. Avec toi pour moi tout s’enfuit. Je ne vois que des ruines, du sang cailllé sur les terres ancestrales. Le serpent était caché dans l’herbe. Pourtant dans tes orbites creuses, où nul rêve d’or ne vit plus, un chardon a fleuri cette nuit. Ce chardon, laisse-moi le cueillir dans un avenir aux yeux vides, ce chardon deviendra fleur bleue : un poème.

L’obsession
femme_peur

Elle me frôle comme un soupçon, papillon noir que la lumière du jour égare en plein soleil. C’est un frisson qui me repousse vers la maison. Pourquoi jusqu’au coeur de l’été cette angoisse, cette douleur indéfinie, cet écho triste ? Pourquoi toujours au fond de moi, irréfutable, cet enfant accroupi, le front sur les genoux, qui pleure inlassable et sans bruit ?

[Ces textes ont été publiés sur le forum du Club des poètes]